Publié le 3 Décembre 2008

Hier – enfin quand je dis « hier », c’est métaphorique, hier donc, je me suis fait tout voler. Comme ça d’un coup. Je suis sorti de la voiture, le temps d’aller pisser contre un arbre et de revenir en courant et en 7 minutes, montre en main, le tour était joué : carte grise, permis de circulation, permis de construire, carte de psychologue (tiens je l’avais oubliée celle-là), carte d’identité, permis de conduire, des clopinettes d’euros en liquide – c'est-à-dire suffisamment pour vivre une bonne semaine comme un rat crevé -, carte de sécurité sociale, carte de Catsalut (tu peux pas comprendre, t’es pas catalan et t’as pas la santé), carte d’identité et passeport Grolandais, carte bleue, carte jaune à petit pois, bref, j’en passe et des meilleures, toutes ces cartes n’étaient plus en ma possession.

Je ne vais pas raconter ici l’altercation vive et peu glorieuse qu’il y eut entre la vitre du véhicule blindé-rose-fushia au volant duquel j’étais quelques minutes auparavant et la pierre que le malheureux fils de pute qui m'a volé tous mes papiers a jeté dedans car, en somme, il suffit de retenir l’essentiel : dans cette altercation vive et peu glorieuse, la vitre a perdu, ouvrant ainsi la porte à toutes les fenêtres et à l’envol tout à fait illégitime de mon sac-à-dos avec toutes les cartes à couleurs qui y étaient.
Bref, « on » a cassé la vitre pour prendre le sac et « on » m’a bien foutu dans la merde. D’ailleurs, si « on » lisait ça, je t’emmerde, mais bien, hein. Tu t’en fous ? Et bien, moi je t’en foutrais. Bref, ne disons pas du mal des voleurs, ce sont des petits êtres fragiles, naïfs et pervers - comme dirait Arnaud - parfois sans morale dont la particularité est de penser que prendre le sac des autres c’est tout à fait amusant, hein maman? t’as vu je rigole bien. Les voleurs sont nos amis. Et toi aussi connasse.
Ou pas.

Bon, qu’est-ce-qu’on fait dans ces cas-là ? Et bien, comme tout bon citoyen castré-sur-désir-du-grand-Autre-dans-le-champ-du-symbolique-au-signifiant-du-nom-du-père, on va à la police, on fait sa déclaration de vol (« denuncia » qu’ils disent ici), on y passe la nui et on écoute le discours habituel : « tout fout le camp, ma foi, il n’y a plus de saison, il fait froid oui c’est l’hivers, ma pauvre petite dame (je parle de la tarlouze qui servait de policier au guichet) c’est fâcheux, et la pollution qui attaque et les hommes singes qui contre attaquent, fouillalla qu’on est bien peu de choses », etc. Une fois ces singeries finies, on rentre chez soi dans la nuit, bredouille et sans papiers, indigne dans le brouillard de Londres ou Barcelone, tout dépend de la latitude.
 
Mais l’essentiel n’est pas là, l’essentiel est ailleurs, comme la chaussette par ailleurs. L’essentiel est qu’à l’heure qui suit, je n’avais plus de papiers et que quand même, tout hippie que je suis, ça me fout un peu dans la merde. Alors je me suis dit : "tiens, je vais bientôt en France, je vais refaire mes papiers là-bas, ça sera plus facile de refaire les papiers là bas, comme ça, pim-pam-poum."
Ahhhh la France… Quel beau pays ! Ses secrétaires, son personnel administratif, ses nabots nerveux et ses fromages...
Ahhhh… Si tu savais. Ahhhh, si tu savais comment je ne suis pas devenu français.

Comment ne suis-je pas devenu français donc ? Et bien c’est très facile. Et pour toi aussi Rachid. Je suis allé – tiens toi bien mon cochon, tu vas crier – à la mairie. Un de truc de ouf’. Mais c’est comme ça, j’ai peur de rien, moi j’ai fait le Vietnam.
MAIS SUIS-JE CON ! QUE N’AVAIS-JE PAS FAIT ?
 
On m’a très bien reçu. Avec un petit relan d’idéologie fascisante, mais sinon très bien. Ca a donné à peu prés ça :
« (moi, jovial) Bonjour madame.
- (elle, con comme un balais aigri) Bonjour monsieur c’est pour quoi?
Voilà, je viens vous voir parce que je voudrais faire une copie de ma carte d’identité.
- Ah bon?
- Oui, je me suis fait volé mon sacàdos avec mes papiers dedans, y a plus rien aidez-moi, je vais mourir (la larme à l’œil).
- Ah? Vous vous êtes fait voler vos papiers? (dit-elle avec un soupçon de soupçon).
C’est ça, mes papiers je me les suis fait voler.
Ah bon? Et où donc monsieur? (dit-elle, fier comme un coq sans couille (une poule donc)).
A Barcelone, madame. Je sais, je sais, n’en dîtes point plus, j’ai ici la déclaration de vol que vous ne manquerez pas de me demander d’ici tantôt.
- A Barcelone? (dit-elle avec un soupçon de j’ai-envie-de-faire-du-tourisme).
Oui, c’est ça, à Barcelone (dis-je avec un soupçon d’intelligence).
- Mais pourquoi à Barcelone? (dit-elle sans soupçon de rien du tout car de toutes façons elle n’en avait pas la capacité). »
 
La question m’a paru saugrenue mais je m’y attendais un peu. Je m’offusque intérieurement afin que l’on ne voit rien à l’extérieur – et à l’extérieur on ne voit rien, à part mes yeux révulsés et mes oreilles qui doivent frétiller un petit peu - et je lâche : « comment ça pourquoi à Barcelone? A Barcelone parce que j’étais à Barcelone, voilà tout » et je lui tends ma déclaration de vol. Elle ne considère même pas le bout de torchon fait par le consulat de France que je lui tends et commence à s’affairer à remplir un papier abscon avec des cases à la con, aussi bien le ferait un rongeur très perfectionné.

Et là, c’est le drame.
Au détour d’une case, elle me demande, comme ça, à brûle-pourpoint :
« - Et vous êtes né où?
A Abidjan.
C’est où ça?
C’est en Côte d’Ivoire.
- Ah bon. »
Puis la vie repris son cours normal : elle remplissait maniaquement ses petites cases mesquines avec son petit stylo mesquin et son petit air mesquin et je sifflotais dans la mairie en me curant les ongles.
 
Et là, c’est le drâme.
« - Très bien, voilàààà (dit-elle la langue tirée entre les dents). Maintenant il faudra me ramener un extrait d’acte de naissance d’Abidjan, hein. »
Moi : « - De Nantes. »
Elle : « - Non, de Abidjan. Vous êtes né à Abidjan.
Oui, certes, mais enfin les actes de naissance des français nés à l’étranger, ils se font à Nantes.
- Oui pour les gens nés à l’étranger.
Oui, c’est ça.
Ah vous êtes né à l’étranger?

Vous ne m’avez pas dit que vous… Heu… enfin mais c’est où Abidjan?
- (Interloqué, les yeux complètement estomaqués) Abidjan? C’est en Côte d’Ivoire madame (complètement halluciné, me demandant dans un soupçon d’humanité si c’est de la connerie ou si elle le fait exprès).
Oui en Côte d’Ivoire d’accord, mais c’est en France quand même non? Vous êtes Français?
Heu… Je suis Français, oui, mais la Côte d’Ivoire c’est en Afrique. Pas en France.
Ah ok, mais c’est la France non? (n’imaginant probablement qu’aucun endroit au monde puisse ne pas être la France)
Mais non! Non. Enfin non. C’est en Afrique. La Côte d’Ivoire c’est en Afrique et Abidjan, c’est en Côte d’Ivoire.
- Mais c’est la France?
Mais enfin non ce n’est pas la France!!!! Abidjan c’est la Côte d’Ivoire… C’est le temps des colonies dont vous me parlez là… Mais la Côte d’Ivoire c’est comme l’Algérie, le Maroc, la Tunisie… enfin c’est fini les colonies quoi!
- (complètement interloquée) Mais mais mais…
- Mais enfin madame, je sais pas, mais si vous allez en Côte d’Ivoire et que vous criez que c’est la France, faudra vous expliquer quand même…
Mais heeeeeeuuu!!!! »
 
Elle, visiblement sous le choc – elle vient quand même d’apprendre que la Côte d’Ivoire n’est pas un département français… - elle s’écrit :
« - Oui mais enfin, moi je suis nouvelle, je sais pas tout!
- Non mais vous savez pas tout c’est une chose, mais enfin quand même vous devriez savoir que le seul pays français au monde c’est la France! C’est quand même important de connaître les limites de son pays! A fortiori quand on travaille à la mairie et qu’on remplit des formulaires de cartes d’identité… »
 
Et là elle a crié : « Brigiiiiiiiiiittttttteee!!! Viens, y en a un qui m’embête, viens!!!! »
Et là Brigiiiiiiiiiiiitttttteeee est arrivée, sèche comme un tronc d’arbre pourri et elle a pris les choses en main :
« Bon, c’est quoi le problème? »
Par pure charité chrétienne j’ai retenu un « laisse tomber Brigitte, sans miroir tu trouveras pas » et j’ai dit :
« - Bonjour madame, je viens vous voir parce que je voudrais faire une copie de ma carte d’identité que je me suis faite volée.
Mais vous êtes né où monsieur? »
… Et sarkomence.
 
Cette fois là c’est allé beaucoup plus loin et au bout de 5 minutes, Brigitte m’a fourni une liste de papiers que je devais produire pour prouver que je suis français.
Bon, jusqu’à mon certificat de naissance je comprenais encore (j’ai quand même réussi à obtenir de le demander au lieu à Nantes et pas à Abidjan, c’était déjà un premier pas), mais alors après, ça c’est sacrément compliqué.
Tout de go elle me demande le certificat de naissance de mon père, de ma mère et pas peu fière et pas prête à s’arrêter en si bon chemin, me demande le certificat de naissance de mon grand-père paternel, et (roulement de tambour) de mon grand-père maternel!
Du grand n’importe quoi.
 
Je me suis senti hu-mi-lié dans mon honneur de Français.
 
J’ai osé demandé des explications et j’ai eu droit à un retentissant : « bon, écoutez monsieur, si vous ne voulez pas être Français, on ne vous retient pas! »
 
J’ai essayé de reprendre mon calme et d’obtenir une explication sur cette salade nauséabonde et la réponse a fusé, éclatante comme un trou du cul éclaté : c’est comme ça et pas autrement. J’ai dit que je voulais juste savoir pourquoi on me demandait de remonter deux générations pour faire une de copie de carte d’identité, expliquant par l’occasion que j’en avais déjà une et que je ne voulais surtout pas qu’on m’en fasse une seconde, car si je me retrouvais avec deux numéros pour la même personne, ça allait devenir encore plus coton, mais rien n’y a fait : pas d’explication, tu donnes tes actes de naissance de tes ancêtres depuis l’homme de Néandertal où tu seras pas Français, lalala.
Comme j’ai cru comprendre que le problème était de prouver que je suis Français, j’ai dit, condescendant, que j’avais un passeport.
Et ben ça prouve rien du tout!!!!! Lalala.
Alors là, moi je suis sur le cul. J’ai un passeport avec écrit dessus « nationalité française » et ça ne veut rien dire du tout. C’est con, mais pour moi, nationalité française, ça veut dire nationalité française. Enfin moi je comprends ça comme ça en tout cas. C’est même pas une déduction, c’est juste une équivalence. C’est même pas 1+1 = 2, c’est beaucoup plus simple : c’est 1 = 1, nationalité française = nationalité française.

Et ben non.
Non, non, non, mon passeport n’est pas une preuve.
Ok. On se calme. On se reprend.
« - Ok bon (avec le souffle de boxeur qui vient de perdre tous les rounds et qui sait que ça va durer). Mon passeport, c’est un document d’identité?
- (Haussant les épaules) Ben, bien sûr hein! (genre « mais qu’il est con »).
Mais c’est un document d’identité trèèèèès spécial qui ne prouve pas que je suis français c’est ça?
Et ben ouais hein.
Mais quand même, y a quand bien même il y a écrit nationalité française sur ce papier?
Ah bé ouais hein.
Ah. Ok. Non moi je vous demande ça, parce que pour passer les frontières, on me demande de prouver ma nationalité et on me demande un  passeport. Et là, comprenez-vous, vous me dîtes que ça ne prouve pas ma nationalité. Au Maroc, ça marche, en Mauritanie ça marche, au Sénégal ça marche, en Espagne, ça marche et en France… non. Avouez quand même que c’est ballot.
Bon écoutez Monsieur, c’est pas que ça ne marche pas pour passer les frontières, c’est que pour faire carte d’identité il nous faut une preuve valable que vous êtes français.
Oui. J’ai bien compris. Et donc le passeport français c’est pas une preuve valable que je suis Français?
Ah bé non hein.
- Mais du coup, vous le donnez à qui ce passeport?
Ben aux Français, hein.
Ah bon?
Ah bé ouais hein.
Mais il prouve pas qu’on est Français?
Ah ben si hein.
Oui. C’est un document d’identité quoi…
Ah bé ouais hein.
Ok.
Ah bé ouais hein.
Et il faut que je prouve que je suis Français pour faire une copie de ma carte d’identité?
Ah bé ouais hein.
Mais le passeport, qui est un document d’identité, qui prouve la nationalité du titulaire, c’est pas une preuve de nationalité?
Ah bé si hein. Mais pas pour faire une carte d’identité.
Mais vous demandez quoi pour faire une carte d’identité?
Ah bé un papier d’identité hein.
Ah.
Ah bé ouais hein.
Non mais parce que là, je comprends pas. Ce document, ce passeport qui me permet de voyager, que je dois produire lors de mes déplacements pour prouver que je suis français, qui est reconnu dans tous les pays du monde ici, en France, qui est le pays qui l’a produit, je peux pas m’en servir comme document d’identité?
Mais si heuuuuu! Il prouve que vous êtes français mais on peut pas le prendre pour faire votre carte d’identité heeeuuuu!
- Oui, je comprends : parce que pour faire ma carte d’identité vous avez besoin que je prouve que je suis français c’est bien ça?
- (Excédée, l’effort étant visiblement trop lourd pour elle, elle commence à fumer et ça sent la cervelle de mouton trop cuite) Mais oui! Bon écoutez, si vous voulez votre carte d’identité, il me faut le certificat de naissance de vos deux grands parents. Ca vous donnera le droit du sol. C’est comme ça et pas autrement.
… Le droit du sol…
Ben oui hein, vous êtes né à l’étranger hein…
… Je pourrais obtenir le droit du sol…
Oui, même le double droit du sol d’abord.
Ah le double droit du sol. Parce qu’il pourrait être double le droit?
Bé oui c’est mieux hein. Avec vos deux grands parents.
Ah c’est mieux?
Ah bé oui hein.
Putain!
Quoi?
Mais c’est un hôpital psychiatrique ici ma parole!!! »
 
Enfin, en apparté, le droit du sol, enfin, pardon, le double droit du sol, si j’ai bien compris c’est pour les gens qui vivent en France? Genre on te fait une fleur, tes ancêtres ils sont pas français, mais bon, vu qu’ils squattent depuis 300 ans, on va te faire une fleur. Moi je suis né à Abidjan alors du comprends…

Au bout d’un moment, je demande à la connasse derrière son guichet :
« Mais au fond, vous faîtes quoi? pourquoi vous faîtes ça? vous cherchez quoi? »
Et là, elle prend un air solennel (genre, prenant à témoin le très sain) et me glisse sur le ton de la confidence, limite au creux de l’oreille pour pas qu’on nous entende : « c’est qu’il y a eut beaucoup d’erreurs monsieur. »

J’ai les yeux estomaqués.
Je me reprends.
« - Beaucoup d’erreurs, il y a eu beaucoup d’erreurs… Parce qu’en plus… vous envisagez d’enlever la nationalité des gens? Parce que, bon, si « il y a eu des erreurs », ça veut dire que vous pourriez les corriger ces erreurs et que vous pourriez enlever la nationalité à quelqu’un, c’est bien ça?
- (sur un ton menaçant genre on-m’a-volé-mon-kinder-surprise-à-7-ans-et-demi-et-je-le-ferai-payer-à-la-terre-entière) : Mais bien sûr monsieur ».
 
J’ai renoncé à ma nationalité et je suis parti.
Puis, tout de même par curiosité, je suis allé regarder trois broutilles sur internet et j’ai découvert que aucun des deux grands parents de Sarkozy ne sont nés en France. Et que même que ses parents non plus d’ailleurs. Mais bon, c’est vrai, lui il est né en France, donc on s’en branle.
J’ai découvert aussi que Ségolène et bé elle est née à Dakar. Mais enfin, on s’en fout, tout le monde sait bien que le Sénégal c’est un village dans le Vaucluse.
 
Sinon à titre personnel, je commence sérieusement à penser que moi aussi je vais me présenter en 2012. Histoire de changer la constitution par exemple.

 

 

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